Réflexions sur les thèses en littérature comparée
Synthèse de la journée du 23 mai 2008 organisée par la SFLGC

 

Le 23 mai 2008 s’est tenue une demi-journée de réflexion, organisée par la SFLGC et accueillie dans les locaux de l’Université de Paris VII.

Le propos de cette journée était de faire une synthèse des questions que devraient se poser et tenter de résoudre les doctorants désireux de s’engager dans une thèse en littérature comparée ou ceux souhaitant voir leurs travaux de recherche qualifiés par le CNU en section 10. Ce sont des questions que tout directeur de thèse, accompagnant un étudiant dans un travail de doctorat comparatiste, devrait aider son doctorant à formuler et à tenter de résoudre. Elles peuvent être d’ordre théorique comme pragmatique.

Il ne s’agissait en aucun cas de fixer la norme de ce que doit être une thèse de littérature comparée, ni d’établir une doxa ; la SFLGC est une société savante dont le rôle est, en prenant acte de l’évolution des champs de recherche, de débattre du devenir de la discipline ; à la section 10 du CNU revient la décision du statut comparatiste des thèses qui lui sont présentées.

Cette demi-journée de débats a été l’occasion de rappeler que les frontières de la discipline ont toujours été sujettes à débat. Á plusieurs reprises a surgi le constat de la nécessité de réfléchir aux dénominations fluctuantes de la discipline et, en particulier, à ce que signifiait pour les comparatistes l’expression de « littérature générale », et de tenir compte du fait que les études interdisciplinaires – qu’il s’agisse des relations entre les arts ou des relations entre littérature et sciences humaines – se développent également dans d’autres disciplines, par exemple en littérature française.

De grands domaines ont servi de points de départ aux interrogations successives : celui de la « francophonie » et des études post-coloniales présenté par Jean-Marc Moura, celui de la littérature et des arts présenté par Claude Murcia, celui de la littérature et des sciences humaines présenté par Anne Tomiche. Ces présentations ont mis en évidence la nécessité, pour le doctorant, de s’interroger tout particulièrement sur la définition et la délimitation de son sujet, sur le choix des aires linguistiques et culturelles différentes, sur le choix de la langue d’études des textes, sur le choix enfin d’un directeur de recherche et des membres de son jury de thèse.

Délimitation du sujet, aires linguistiques et culturelles

Les membres de l’assemblée ont pris en compte une double réalité pragmatique : celle de la réduction à trois ans de la conception de la thèse, celle de la nécessité de se conformer à des réalités académiques françaises qui ne coïncident pas nécessairement avec les définitions européennes ou internationales de la littérature comparée. Même si les contraintes de temps imposent de circonscrire les sujets, il est néanmoins acquis que la thèse ne saurait se réduire à être une longue dissertation directement modelée sur le format des sujets d’agrégation. Quant aux réalités académiques françaises, elles conditionnent d’autant plus le choix du sujet de la thèse qu’un futur enseignement universitaire en France est envisagé.

Il peut sembler souhaitable que le corpus littéraire choisi soit d’emblée large et plurilingue et/ou pluriculturel. Il n’en demeure pas moins que certaines thèses, dont le sujet peut sembler a priori restreint, peuvent relever de la littérature comparée si elles font explicitement appel à ses méthodes et si ces méthodes ne sont pas mises simplement au service d’une étude monographique (ex : étude partielle de la réception d’un auteur pour revenir à l’interprétation de son œuvre). Si l’approche comparatiste d’une seule œuvre ou d’un seul auteur peut poser problème, elle n’en est pas pour autant exclue a priori. Dans tous les cas, il est nécessaire que le doctorant se pose explicitement la question du caractère comparatiste de son travail et des méthodes qu’il emploie.

Certains cas particuliers, sans l’élaboration explicite d’une méthode comparatiste ou d’une visée comparatiste et littéraire, peuvent poser problème. On peut en effet trouver le cas de travaux monographiques reposant sur des approches de réception ; la question est alors de savoir si le croisement d’études de réception vise à définir l’œuvre unique ou à ouvrir son champ d’interprétation et d’influence.

Les études francophones se situent à la jonction entre la 9ème section et la 10ème section du CNU (sur les thèses, voir A. Douaire, J.M. Moura, « La francophonie », in D. Alexandre, M. Collot, J. Guérin, M. Murat, La Traversée des thèses. Bilan de la recherche doctorale en littérature française du XXe siècle, Presses de la Sorbonne nouvelle, 2004). Si les études postcoloniales travaillant le plus souvent sur le corpus de la littérature mondiale sont de facto comparatistes, le problème du comparatisme de la thèse se pose dans le cas de corpus monolingues. La dimension transculturelle du corpus et de l’approche peut permettre de revendiquer une thèse comparatiste (exemple : une étude menée sur une littérature écrite en langue européenne mais à partir d’un lieu extra-européen peut permettre de développer une analyse du regard européen sur l’ailleurs ou l’inverse). Des études monolingues peuvent donc relever du comparatisme si elles jouent du pluri-culturalisme : un écrivain francophone peut lui-même, à l’intérieur d’une seule langue, définir sa propre aire linguistique (le français créolisé, par exemple). Encore faut-il que la question de la nature comparatiste du travail soit posée explicitement. A été rappelée la préconisation faite par la 10e section du CNU : même si les œuvres étudiées sont écrites dans une même langue (le français, ou l’anglais etc.), elles doivent appartenir à des aires culturelles différentes (Asie, Afrique, Amérique etc.)

De même, les études interdisciplinaires ne sont pas de facto des études comparatistes : elles le sont indéniablement lorsqu’elles croisent plusieurs types de discours et plusieurs aires linguistiques et culturelles. Elles le sont de façon moins évidente et qui reste à justifier quand elles croisent plusieurs types de discours à l’intérieur d’un corpus monolingue. De plus, elles peuvent tendre vers l’histoire culturelle lorsqu’elles font le même usage de textes de statuts différents (textes historiques, scientifiques, littéraires) ; on attend alors qu’elles s’interrogent au moins sur le statut du littéraire pour relever effectivement de la littérature comparée.

Le doctorant œuvrant dans un champ pluridisciplinaire peut et doit se demander à partir de quand son travail cesse de relever de la littérature comparée ; un sujet relevant a priori d’une autre discipline (qu’il s’agisse de la philosophie ou de l’histoire) peut être comparatiste si son auteur revendique et justifie l’articulation d’analyses littéraires et linguistiques et d’analyses relevant d’autres domaines disciplinaires.

Langue d’études des textes

On attend du doctorant de littérature comparée qu’il cite les œuvres en langue originale, qu’il en propose une traduction, qu’il puisse commenter des traductions existantes. Cela est d’autant plus justifié que le doctorant, dans le corps de son texte, peut se consacrer à des analyses linguistiques et stylistiques du texte original.

Certains cas peuvent poser problème ; il est possible qu’un sujet appelle d’emblée le choix d’aires linguistiques principales et nécessite un élargissement à des aires culturelles et linguistiques secondaires que le chercheur ne maîtrise pas nécessairement. Il est également possible qu’un sujet porte sur un corpus de littérature européenne ou mondiale ou que, dans le cadre d’un corpus élargi sur une thématique précise, il faille inclure un auteur issu d’une culture dite « périphérique ». Dans ces cas, le doctorant pourrait être amené à user de traductions pour les textes dont il ne connaît pas la langue originale : mais le traitement réservé à ces ouvrages en traduction ne saurait être le même que celui du corpus principal. Le doctorant ne doit pas ignorer le problème et peut peut-être, faute de maîtriser la langue, avoir au moins recours au commentaire de traductions, si cela est possible. Mais cet usage doit être extrêmement mesuré.

Il est souhaitable, lorsqu’on traite d’une œuvre étrangère, de pouvoir aussi convoquer la critique étrangère qui n’est pas toujours traduite. On souligne aussi qu’il est toujours possible d’apprendre une langue pendant le travail de thèse.

Considérations pragmatiques

La littérature comparée, telle qu’elle se pratique dans certains pays, semble se rapprocher davantage de l’histoire culturelle et il serait sans doute préjudiciable de se fermer à ces influences. Il faut rappeler toutefois que la thèse, lorsqu’elle est utilisée pour un dossier de candidature à la qualification comme maître de conférences, est examinée par les rapporteurs du CNU dans l’idée de juger de la capacité du candidat à enseigner en France. Certes, l’enseignement universitaire français évolue en fonction des transformations internationales affectant les études en sciences humaines et sociales. Mais les recherches ne se limitent pas non plus à la thèse et un candidat peut, dans le même temps ou ultérieurement, étendre son champ méthodologique à des pratiques internationales de la discipline. Il y a d’autant plus d’intérêt que les carrières de chercheurs comparatistes peuvent pour ainsi dire naturellement se développer au plan international, les centres de recherches des universités étrangères étant nombreux et souvent accessibles à un comparatiste formé en France.

Dans la mesure du possible, il est recommandé que le doctorant s’adresse à un spécialiste du sujet dont il traite et de la discipline dans laquelle il entend inscrire ses travaux. Enfin, la présence d’un comparatiste parmi les membres du jury de soutenance ne suffit pas à qualifier la thèse de comparatiste. En tout état de cause, il relève de la responsabilité d’un membre de jury comparatiste, sollicité dans un jury de thèse en tant que comparatiste, de faire un rapport de soutenance à partir et en fonction des attentes comparatistes.

 

 

SFLGC